Débutante




Je t’ai connue débutante, c’est ainsi que je te nommais. Tu en savais pourtant tellement plus que moi, sur la marche du monde, sur la patience de l’herbe, sur la nécessité d’être avant d’apprendre, d’apprendre avant d’agir, d’agir encore et encore. N’avoir d’autre ambition que d’incarner le souffle qui gonfle la voile, mais l’incarner jusqu’à l’héroïsme. Il faut que les chemins avancent, que leur avancée précède le tracé. Toujours plus loin, jusqu’à l’héroïsme. Tu le savais, tu le savais mieux que moi.


À tes côtés, au voisinage de ta naissance, je me rêvais guide suprême et je n’étais, au mieux, que l’instrument d’un projet dont la trame m’échappait. Je croyais dessiner une courbe, et c’était la matière qui sculptait mon geste. Je croyais écrire un texte, et c’étaient les mots qui me construisaient. J’étais d’une arrogance à peine supportable, mais tu ne t’en souciais pas : pierre après pierre, avec la minutie tranquille des initiés, tu bâtissais un univers qui se croyait fini.


Ce que je n’ai pas compris, c’est qu’une fois achevé, ce que j’étais n’avait plus d’importance. Il était temps de se lever et d’aller voir ailleurs, à côté, d’agir encore et encore. Au lieu de quoi je suis resté en moi-même, boucle sans fin d’une conscience cloîtrée dans ses murs. Je n’ai pas soufflé sur la voile, je n’ai même jamais approché le bateau.


Je n’ai été d’aucun début. Mais il est temps, dis-tu. Je t’entends dire qu’il est encore temps.




2016



────────────────────────────────────────────────────────────────────────

↩️ TEXTES PERSONNELS


🏠 ACCUEIL



/textes/